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Votre démarche est très stimulante. Voici quelques commentaires en vrac pour aller plus loin.
a) bien identifier les acteurs.
On ne peut limiter la question des difficultés posées par l'émergence de la revendication participative à la seule crainte des parlementaires face à des processus qui les videraient de leur prérogative. En fait je vois au moins deux types d'acteurs qui éprouvent aussi des réticences à l'égard de ces processus: i) les admnistrations (auquel il convient d'adjoindre ces administrations “grises” que sont les conseillers parlementaires, les cabinets des maires, des élus et des ministres) ii) les corps intermédiaires (syndicats, grosses associations, etc...). Je crois en d'autres termes que dans le palais du Sultan, le pouvoir du harem est plus menacé que le sultan par les procédures participatives...
b) exécutif et législatif
Par ailleurs le pouvoir élu lui-même est divisé, au niveau national au moins entre législatif (supposé représenté par l'assemblée) et exécutif (supposé représenté par le gouvernement). En réalité cette division est toujours factice et l'un des pouvoirs est généralement subordonné à l'autre. Or, seule la domination du législatif sur l'exécutif assure un régime démocratique. La domination de l'exécutif conduit naturellement à des modes de gouvernement aristocratiques ou monarchiques (fusse par élection). L'histoire de la Suisse au 19ème siècle est d'ailleurs symptomatique de cet état de fait et permet notamment de comprendre la crise actuelle de l'Europe. Jusqu'en 1848, la suisse est une confédération, c'est à dire un regroupement d'Etats. La communauté n'existe qu'au travers du consensus que bâtissent les exécutifs des cantons qui négocient entre eux exactement comme les représentants des états à l'heure actuelle en Europe. Ce régime où de plus en plus de décisions essentielles, y compris de nature législative, sont négociées par des exécutifs, assure de fait leur domination. Ce n'est pas un hasard si la plupart des cantons suisses sont essentiellement des républiques aristocratiques jusqu'en 1848. Après 1848 la Suisse est une fédération marquée par 2 traits essentiels. a) la domination du parlement sur l'exécutif puisque chaque conseiller fédéral (ministre) est élu par le parlement (et non nommé par le 1er ministre ou le président), le parlement est lui même élu au suffrage direct b) toute décision est collégiale, c) le peuple dispose d'un recours permanent par le biais des votations (referendum d'initiative populaire). Cette situation prédispose les élus à chercher des compromis pour éviter au maximum un referendum aux effets toujours imprévisibles. Cette “épée de damoclès” est fondamentale dans le développement d'une culture du compromis.
En terme institutionnel il faut donc opposer des régimes parlementaires avec recours possible au peuple (comme en suisse) et des régimes présidentiels à exécutif forts (France).
Dans les principes par contre, il demeure une différence majeure entre le législatif (en tant que fixation de règles collectives) et l'exécutif qui agit au nom du collectif en se substituant à lui au travers d'une administration. Or, la plupart des gens négligent le fait que l'avancement de la société résulte de l'action des milliers d'acteurs et que la fixation des règles d'action pour ces acteurs est souvent plus efficace que d'accroître la puissance d'action du seul gouvernement (en d'autres termes de bonnes lois sont aussi efficaces que des bonnes adminsitrations même si de fait ces derniers sont toujours indispensables pour faire respecter les premières). On le voit de manière carricaturale en matière d'environnement où la fixation de règle d'émission de polluants est plus efficace que l'action gouvernementale de correction. La loi s'imposant à tous est souvent un levier plus puissant qu'une administration dotée de larges moyens.
c) l'échelon communal
Dans le développement d'une culture du compromis, il faut du temps. Il faut surtout que les instances premières de la démocratie, en l'occurence les communes soient des écoles de la démocratie. C'est en tout cas l'intuition d'Alexis de Tocqueville: “C'est pourtant dans la commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science; elles la mettent à la portée du peuple; elles lui en font goûter l'usage paisible et l'habituent à s'en servir. Sans institutions communales une nation peut se donner un gouvernement libre, mais elle n'a pas l'esprit de la liberté. Des passions passagères, des intérêts d'un moment, le hasard des circonstances, peuvent lui donner les formes extérieures de l'indépendance; mais le despotisme refoulé dans l'intérieur du corps social reparaît tôt ou tard à la surface.” (de la Démocratie en Amérique). Or, il saute aux yeux de l'observateur que le système communal français est aussi anti-démocratique qu'il est concevable. Il est monarchiste puisque le maire dispose de pouvoir et de responsabilité qui lui donne un statut juridiquement distinct des autres conseillers. De surcroît le maire est aussi officier d'état civil et en quelque sorte lié à l'exécutif national, ce qui est original. Si l'on ajoute que les pouvoirs d'une commune sont étroitement surveillés par le préfet (non élu !) et que l'on fait sien le commentaire du Comte de Vaublanc à la suite de la création des préfets par napoléon:"Cette magistature était l'une des institutions les plus monarchiques que l'on ait jamais pu imaginer" (source Wikipédia), il saute aux yeux que la commune centralisée et étroitement contrôlée est tout sauf le creuset de la démocratie responsable. Le développement d'une culture démocratique de responsabilité et de compromis passe à mon sens: i) par une réforme profonde du fonctionnement communal, le rendant plus collégial, ii) par un renforcement du pouvoir des communes. Mais compte tenu de la petitesse et de la faiblesse des communes française, cette réforme serait creuse et contre productive si cette échelon était impuissant, ce qui pose la question de la taille des communes. “En fait notre paysage administratif morcelé est le produit d’un arbitrage politico juridique consacré par le décret du 14.décembre 1789 qui installe « une municipalité dans chaque ville ou paroisse avec réduction du nombre de 44 000 à 38 000. » Dans le débat, déjà très vif à l’époque, sur le nombre et le périmètre des collectivités de base, c’est Mirabeau qui l’emporte. Et Mirabeau l’emporte en avançant deux arguments :
- Le morcellement permet de mieux contrôler les citoyens
- Le morcellement garantit le pouvoir central d’une certaine sérénité.
En face Thouret, Sieyès et Condorcet, souhaitent eux couvrir le territoire de 6 500 municipalités au motif que :
- La démocratie est plus forte dans les grandes communes.
- Les communes sont mieux organisées pour l’expression populaire.
Ces derniers sont battus à plat de couture. La centralisation administrative et politique l’emporte.
(Conférence de Michel Santo - http://perso.orange.fr/universitepopu.septi/Identite/identite_narbonnaise.htm)
Ce fait attire ce commentaire de Tocqueville “ Il arrive souvent en Europe, que les gouvernants eux-mêmes regrettent l'absence de l'esprit communal; car tout le monde convient que l'esprit communal est un grand élément d'ordre et de tranquilité publique; mais ils ne savent comment le produire. En rendant la commune forte et indépendante, ils craignent de partager la puissance sociale et d'esposer l'Etat à l'anarchie. Or, ôtez la force et l'indépendance à la commune, vous n'y trouverez jamais que des administrés et non des citoyens.”
Le premier mal de la démocratie française, volontairement voulu par une majorité des constituants, est donc la faiblesse organique de l'échelon communal. Aussi longtemps que la commune n'aura pas de prise réelle sur la réalité (en dehors de l'aménagement du rond-point) du fait de la petitesse de sa taille, la démocratie sera faible. On opposera le fait des dispositifs intercommunaux, mais justement ceux-ci souffrent des mêmes travers fondamentaux que la suisse d'avant 1848: étant des dispositifs confédéraux de représentation indirecte, ils favorisent des fonctionnements aristocratiques.
d) du pouvoir personnel
Revenons un instant à l'institution du maire et de manière générale de tous les fonctionnements politiques en France. La pratique courante est celle de la désignation d'une personnes que l'on dote de prérogatives particulières (président de la république, du conseil régional, général, maire). Ce faisant on excite les ambitions et l'on favorise la culture de la confrontation. Bien au contraire, les instances collégiales (telles que le conseil fédéral suisse) tempère l'ambition naturelle des hommes. Elle évite d'offrir à cette ambition un enjeu qui l'excite et la fasse déborder. Faute de pouvoir s'investir dans la conquête d'un poste unique cette ambition se tempère et s'investit ailleurs. Elle trouve à s'incarner dans la séduction nécessaire à l'obtention permanente d'une majorité jamais acquise, et non dans l'intimidation pour la conquête d'un pouvoir personnel.
e) la complexité
Sans tomber dans une conception irénique qu'il n'y aurait pas de divergence d'intérêt ou de point de vue, une opinion différente de la mienne n'est pas nécessairement contradictoire. J'aime donc bien parler d'articulation des points de vue, d'agencement et d'emboîtement des conceptions. Le tout est de trouver un terrain d'entente pour l'action qui ne nécessite pas une convergence totale des imaginaires. Un groupe social ne peut pas ou ne doit pas être fusionnel, il doit être coopératif. Ceci implique que chaque personne et chaque institution soit imprégnée de l'idée de son incomplétude. Ce que Tocqueville exprime ainsi: “Un pouvoir central, quelque éclairé, quelque savant qu'on l'imagine, ne peut embrasser à lui seul tous les détails de la vie d'un grand peuple. Il ne le peut, parce qu'un pareil travail excède les forces humaines. Lorqu'il veut, par ses soins, créer et faire fonctionner tant de ressorts divers, il se contente d'un résultat fort incomplet, ou s'épuise en d'inutiles efforts.” Les individus comme les institutions, dans leurs interactions, doivent donc renoncer à l'idée d'incarner la juste opinion, et donc de la juste décision.